Je voudrais faire le point sur l'utilisation de ce concept philosophique, emprunté à Edgar MORIN par Nicolas Sarkozy le 31 décembre 2007 dans ses voeux aux Français. Laurent Wauquiez, porte-parole du gouvernement, pour justifier cet emploi, a publié le 1er février 2008 une tribune dans Le Monde, intitulée "Pas de politique sans civilisation", et que je vous invite à lire ci-dessous :
"L'exception de la France est d'avoir toujours considéré que la charge du politique n'est pas seulement de gérer les affaires courantes mais d'être porteur d'une vision qui fasse sens. L'idée d'une "politique de civilisation", développée par le président de la République, est profondément enracinée dans cette tradition, tant elle renvoie à la construction de notre identité nationale.
Comment pourrait-on considérer que le concept de politique de civilisation est vide de sens dans un pays qui a justement fondé le moment-clé de son histoire - la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen - sur une aspiration universelle à la civilisation ? Dans les périodes paroxystiques de notre histoire, c'est souvent en réinventant les fondements de la civilisation que la France a trouvé l'énergie de rebondir. Le règne de Clovis, par exemple, qui a marqué le début de la construction d'une nation française, est un sursaut après la chute de l'Empire romain d'Occident et la destitution du dernier empereur en 476. Le baptême du roi des Francs, sa décision de placer son peuple, alors païen, sous la protection de Dieu et de l'Eglise, est un profond bouleversement de civilisation qui répond à la perte de repères du Ve siècle. La guerre de Cent Ans et la profonde crise démographique, économique et sociale qui la sous-tend ont également amené en France un renouveau fondamental : elle a marqué la fin de la société féodale, fondée sur la chevalerie et ses valeurs, et le passage progressif à une nouvelle monarchie centralisée.
Plus proche de nous, trois exemples me semblent emblématiques de ces moments où le politique a besoin de repenser la civilisation pour permettre à la France de se perpétuer. Le premier est incarné par la figure de Napoléon Bonaparte. Après les troubles sanglants de la Terreur et les hésitations du Directoire, la France a perdu ses repères. Elle a besoin de reconstruire ses règles, de se réinventer. Ce fut le travail le plus durable de Bonaparte puis de Napoléon. Le code civil, le Concordat, la création des lycées ou encore des préfectures forment le socle d'une politique de civilisation destinée à réconcilier les acquis de la Révolution, les bases de l'Etat moderne et les repères identitaires de la France monarchique.
La deuxième grande crise de l'ère moderne date de 1870. Avec la défaite de Napoléon III à Sedan contre l'Allemagne, la France subit un choc immense. La crise de confiance qui s'ensuit est profonde. De nombreux penseurs, à commencer par Taine et Renan, réfléchissent alors aux causes de la défaite. Ils en tirent la conclusion qu'il faut profondément réformer la France. La politique de Jules Ferry en matière d'éducation, la création de l'Ecole libre des sciences politiques par Emile Boutmy sont des conséquences directes de cette pensée de la "pénitence", comme le dit Renan. Le rebond est d'abord civilisationnel.
Un dernier exemple : 1945. Après l'étrange défaite et plus encore la découverte des atrocités du régime nazi et de Vichy, les résistants sont très vite convaincus que la victoire doit s'accompagner d'une refondation intellectuelle. L'école des cadres d'Uriage, fondée par Vichy mais passée à la Résistance en 1942, en sera le creuset : là sont préparés le préambule à la Constitution de 1946 (qui pose les bases de notre modèle de République sociale), le droit de vote enfin accordé aux femmes, le début de la construction européenne, directement issu du rejet de la barbarie des années de guerre. Autant de prémices d'un nouveau monde, dans lequel nous vivons encore aujourd'hui. A chacune de ces périodes, le salut de la France et le maintien de son existence sont venus d'un sursaut civilisationnel.
Or c'est précisément dans un de ces moments où l'histoire peut basculer que nous nous trouvons. Nous vivons actuellement dans un climat marqué par ce que Jean Baudrillard appelle "la violence du mondial". Le terrorisme, la mondialisation et le capitalisme financier sans règles, les révolutions technologiques, les menaces sur l'environnement sont autant d'aspects de cette très grande violence. Ces changements bouleversent en profondeur notre pays. Ils sont les éléments d'une nouvelle crise, qui appelle une réinvention de notre modèle social. Autrement dit, une politique de civilisation. Celle-ci doit être mise en oeuvre dans tous les domaines. Le premier d'entre eux est sans aucun doute l'environnement. Le réchauffement climatique, l'épuisement des ressources naturelles, l'appauvrissement de la biodiversité exigent un changement dans la gestion du temps par le politique : son horizon se limitait jusque-là, au mieux, au moyen terme. Désormais, il s'étend nécessairement aux générations futures.
L'économie ne saurait davantage échapper à la quête de sens. On l'oublie trop souvent, les fondateurs de la pensée économique moderne, Adam Smith et David Ricardo, avaient d'emblée placé cette dernière sous le signe de la philosophie morale pour le premier et de l'économie politique pour le second. Depuis les années 1980, l'ouverture et la financiarisation de nos économies ont bouleversé la donne : l'Etat national a cessé d'être un "point focal de gouvernance" et nos économies sont en quête de nouvelles régulations. Mais celles-ci tardent à émerger, au risque de provoquer la "grande désillusion" annoncée par le Prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz.
La question de l'économie est également liée à celle des nouvelles technologies. La révolution que nous vivons aujourd'hui en matière de communications représente un bouleversement aussi grand que l'invention de l'imprimerie par Gutenberg. Le développement de l'Internet et du Web participatif, des objets "intelligents", nous impose de mettre en place une nouvelle vision du monde.
Ainsi, il y a toujours eu deux approches possibles du politique. La première est une approche gestionnaire et étriquée. Elle consiste à faire avec ce que l'on a, au jour le jour. La seconde, au contraire, invite à prendre de la hauteur, à revoir les fondamentaux sur des bases qui soient plus qualitatives que quantitatives. La politique de civilisation définie par le président de la République répond à cette exigence de dépassement du politique."
Les journaux ont relayé et critiqué cette tribune. Selon le JDD, "Dans une tribune publiée vendredi dans Le Monde, Laurent Wauquiez explique la politique de civilisation chère à Nicolas Sarkozy est une invitation "à prendre de la hauteur, à revoir les fondamentaux sur des bases qui soient plus qualitatives que quantitatives". "Dans les périodes paroxystiques de notre histoire, c'est souvent en réinventant les fondements de la civilisation que la France a trouvé l'énergie de rebondir", ajoute le porte-parole du gouvernement, pointant du doigt les menaces que représentent "le terrorisme, la mondialisation et le capitalisme financier sans règles".
Sur le site de "Marianne", Régis Soubrouillard attaque le texte de Wauquiez de la façon suivante :
"La « politique de civilisation » par Laurent Wauquiez : c'est loin mais c'est beau…
Le porte-parole du gouvernement a tenté de définir dans le Monde, le concept de politique de civilisation. Périlleux, un peu confus, mais divertissant.
Laurent Wauquiez fait partie de la jeune garde sarkozyste. Dans la catégorie des surdoués : Sciences-Po, ENA, Normale-Sup. En général, dans les portraits taillés sur mesure que les médias font du porte-parole du gouvernement, l'intéressé doit démentir par avance être une sorte de «Juppé bis» : tête au carré, droit dans ses bottes, suffisant, chiant.
Tête bien faîte et bien pleine, trop parfait pour être complètement honnête, Wauquiez ajuste son image, se fait violence, s'invente des errements. Wauquiez, c'est le «parler jeune» qui sonne faux chez Fogiel, le vélo pour aller au ministère parce que les voitures «c'est mal», la politique expliquée aux enfants, façon «c'est simple comme un coup de fil», le tutoiement faussement spontané des people sur les plateaux télés : «On s'appelle Marco, y'a Nico et Carla qui viennent bouffer chez moi». A trop vouloir faire jeune et décontracté, le spectacle en devient pathétique. Les conseillers en com' devraient avant tout enseigner le sens de la mesure.
La politique de civilisation, c'est par où ?
Ce week-end, dans une tribune au Monde, le porte-parole du gouvernement, a tenté l'impossible : mettre en mots «la politique de civilisation». Gri-gri du moment. Un autre suivra. Tout passe, tout lasse. Rabâché tel un leitmotiv, le contenu du concept de « Politique de civilisation » version Sarkozy n'a, pour le moment, jamais été énoncé. Et, combler le vide des idées par la mécanique de répétition ne peut avoir qu'une efficacité de court terme. Chaque jour en apporte une nouvelle preuve. Sarkozy «le moderne» est en fait homme d'une autre époque, certains disent « trop en avance sur son temps». Plutôt «homme des années 80», de ceux qui croient que les slogans publicitaires font un programme politique, que les mots n'ont pas de sens –il le dit, puis se dédit -, que la communication arrivera toujours à corriger les errements politiques, que la symbolique politique et la profondeur historique s'effacent devant le rouleau compresseur du marketing.
Baudrillard convoqué
Après un utile rappel historique des moments clés de l'histoire de France, Laurent Wauquiez, dans sa tribune, en appelle à Jean Baudrillard pour nous dire que nous vivons actuellement dans un «climat marqué par la violence du mondial».
Stupeur, tremblements. Jean Baudrillard au secours de la mise en mot laborieuse des concepts incertains que l'exécutif sarkozyste entend user jusqu'à la corde. Le texte en question, paru en 2002 dans le Monde Diplomatique était une analyse de la violence que portait en elle la mondialisation : la guerre, le terrorisme, les menaces sur l'environnement autant «d'anomalies irrationnelles» que le regretté Baudrillard se refusait d'ailleurs à qualifier de formes de résistances négatives à la mondialisation, mais plutôt un «révisionnisme déchirant quant aux acquis de la modernité».
Laurent Wauquiez, semble-t-il n'a pas achevé ses saines lectures. Le propos de Jean Baudrillard visait à démontrer que les résistances à la mondialisation, « puissance homogénéisante et dissolvante », se nichent dans les principes de « singularités », « particularités », « spécificités ». Autant de mots bannis sous l'ère Sarko. Le rapport Attali en est encore une preuve flagrante. Tout n'est que « rattrapage », « alignement », « réajustement », « inspiration de modèles existants», « normalisation ».
La conclusion du texte du porte-parole du gouvernement relève du lyrisme, un moment de pur bonheur, une illusion, un ailleurs : «Ainsi, il y a toujours eu deux approches possibles du politique» essaye Laurent Wauquiez, «la première est une approche gestionnaire et étriquée. Elle consiste à faire avec ce que l'on a, au jour le jour». Sous entendu : pas de ça chez nous, jamais…Retour au principe de réalité : « les caisses sont vides !», Nicolas Sarkozy, le 8 janvier 2007. Comme aveu d'impuissance, difficile de faire mieux.
Le mirage du dépassement du politique
Nullement ébranlé par l'aspect burlesque de son propos, Wauquiez ne désarme toujours pas «la seconde, au contraire, invite à prendre de la hauteur, à revoir les fondamentaux sur des bases qui soient plus qualitatives que quantitatives » poursuit-il, «La politique de civilisation définie par le président de la République répond à cette exigence de dépassement du politique».
Le dépassement du politique envisagé comme une réponse qualitative aux dégâts inhérents au processus de la mondialisation : chimère théorisée en son temps par…Jean-Marie Messier lui-même, qui en faisait le pendant de la « gouvernance », comme principe d'autorégulation des rapports de concurrence sur le marché, mais aussi substitut efficace et suffisant du gouvernement politique.
Le propos devient labyrinthique tant il est contradictoire. Plutôt qu'à Messier, Laurent Wauquiez aurait mieux fait de s'en référer au philosophe Marcel Gauchet, lecture bien plus instructive, qui dans La condition politique développait que le politique continue d'être ce qu'il a toujours été : « ce qui tient les sociétés ensemble ». « Le mirage de l'extinction politique au nom de l'autonomie, l'illusion libérale que la société se suffit à elle-même.(…) C'est ce qui explique la «crise de conscience» des démocraties libérales : l'illusion de pouvoir faire l'économie du politique enlève aux hommes la possibilité de se concevoir comme participant à l'histoire née avant eux et destinée à se poursuivre au-delà d'eux » écrivait-il.
Barbelivien au secours des déficits publics
Alors, Sarkozy dans le rôle de celui qui prend de la hauteur, revoit les fondamentaux, dépasse le politique, va chercher la croissance avec les dents, décroche la lune, met du beurre dans les épinards, dessine des moutons au Petit Prince et que sais-je encore…Il fallait oser quand tout tend déjà à prouver que le président ne sera jamais qu'un éternel candidat en campagne, un guerrier méritant, motivé par la conquête du pouvoir, indifférent à son exercice, si ce n'est une fascination quasi-infantile à l'apparat afférant.
Point besoin de faire la litanie des bases présumées qualitatives sur lesquelles s'appuie l'exercice du pouvoir sarkozyste. Une seule suffira. L'anecdote est rapportée par l'Express cette semaine: «Le 19 décembre, le Premier ministre téléphone au président pour lui faire part de ses inquiétudes sur les déficits publics. «Viens dîner», lui répond le chef de l'Etat. Le soir, le chef du gouvernement emporte les dossiers nécessaires et se présente à l'Elysée. «Le dîner a lieu au Bristol», lui fait-on savoir. Il s'y rend et retrouve Sarkozy, entouré de... Carla Bruni, Rachida Dati, Julio Iglesias et Didier Barbelivien, ainsi que de l'ancien chef du gouvernement espagnol José Maria Aznar». Carla Bruni, Julio Iglesias et Didier Barbelivien au Bristol pour évoquer les déficits publics. A l'évidence en termes de « dépassement du politique », Sarko a déjà quelques longueurs d'avance. Peut-être, est-il même à des années-lumière…"
L'éditorialiste de "Marianne" est un peu moins cultivé et brillant que Wauquiez (j'ai dû corriger quelques fautes de frappe qui ne relevaient en rien de la coquille, puisque Baudrillard était mal orthographié), mais a bien identifié les artifices de sa rhétorique, pour lesquels il n'est pas responsable, puisque tributaire des incohérences idéologiques développées au plus sommet de l'Etat. Laurent Wauquiez nous dresse grosso modo un catalogue d'"exempla" historiques de redressements de la Nation française : de Clovis à Napoléon... Ces personnages ont, selon lui, le point commun d'avoir enrayé un déclin inéluctable au moyen d'une action énergique. Toute ressemblance avec l'ambition d'un personnage contemporain serait purement fortuite...
Le concept de "civilisation" convoqué par Wauquiez justifiant le pillage intellectuel de Sarkozy est donc porteur d'un jugement de valeur, puisqu'on parle de civilisations "sur le déclin" qui ont besoin d'une cure de "politiques de civilisation" (en gros, régler les problèmes socio-politiques par un baptême en rupture avec tout repère dominant (celui de Clovis... c'est vrai qu'avant, les Romains n'avaient aucun monarque chrétien...) le code civil, l'école de Jules Ferry). Puis vient un curieux couplet sur l'économie mondialisée et financiarisée, véritable menace-fantôme découverte dans les années 80 (en réalité, les années 70). Remède contre cette menace ? Le texte n'en propose aucun, à part l'évocation furtive de la Constitution de 1946, "base de notre modèle de République sociale". Curieux, Sarkozy avait prétendu que voter Bayrou, c'était revenir à la IVe République... Il n'y aurait donc pas tout à jeter de la IVe République ???
Autre curiosité : le recours à Baudrillard et sa "violence du mondial"... Baudrillard est précisément le penseur qui a montré que rien ne soutient mieux la croissance qu'une bonne petite guerre et son lot de destructions (l'Irak ?). Sarkozy qui nous a promis de chercher "la croissance avec les dents" a-t-il l'intention de la relancer en déchiquetant de ses canines les fermetures de la valise présidentielle des codes nucléaires ?
Bref, on l'aura compris : toutes ces références censées présenter l'action de Sarkozy dans une continuité historique de rebonds français après un déclin civilisationnel ne tiennent pas la route. Sarkozy reste le meilleur "patchworker" d'idées de tous les temps : il prend ici ou là des bouts de pensée, qu'il assemble pour faire joli (Jaurès, Môcquet et maintenant Edgar Morin), un peu comme on choisit ses légumes et sa viande au "Thai Wok". Ce n'est que de l'alimentaire... Ca ne nourrit pas le débat.
Alors où est cette "politique de civilisation" en rupture avec tous les repères contextuels ? Au baptême de Clovis, saint Rémi déclare au majestueux impétrant au christianisme : "Courbe la tête, fier Sicambre ; adore ce que tu as brûlé, et brûle ce que tu as adoré !". Wauquiez a raison sur deux points : les véritables politiques de civilisation sont celles de la rupture avec tous les systèmes anciens, et la nécessité de politiques qui doivent "prendre de la hauteur" (c'est presque méchant pour son patron !). Sarkozy l'avait promis... Il est donc cohérent dans ses promesses... qui n'engagent que ceux qui y croient. Le dire oui, le faire non. Le réel aggiornamento idéologique conduisant à un nouveau contrat social opératoire en ces temps de mondialisation attendra !