dimanche 26 octobre 2008

Il y a une vie après le Kremlin...


Comment Vladimir Poutine occupe-t-il ses journées depuis qu'il a quitté le siège de Président de la Fédération de Russie, occupé entre 2000 et 2008 ? Une idée pour terrasser la crise financière...? La réponse à cette question surgit pour les fêtes de Noël : il va sortir un DVD "Apprendre le judo avec Vladimir Poutine". Du coup, il est à redouter que Sarko, en 2012, se mette à sortir des DVD "Comment escamoter la fonction présidentielle", avec en making-of-bonus "Comment mal porter une rolex Daytona au poignet droit ?"...

samedi 25 octobre 2008

Les étalons du centre


Lu dans GQ (France) n°9, novembre 2009, p.138-142, "François Bayrou, Hervé Morin... Pourquoi le cheval est le dada du centre".


Un mouvement à cheval sur tout

On l'appelait "le marais" ou "la plaine" sous la Révolution, qui a aussi inventé la gauche et la droite, mais en deux siècles le centre a composé une mosaïque d'ambiguïtés qui résiste bien aux simplications géométriques du paysage politique français. Républicain avec des aristocrates à l'intérieur, démocrate par essence, chrétien par tradition et laïc par conviction, européen truffé d'atlantismes, traditionaliste par prudence et réformateur par nécessité, social sans être socialiste, à la fois girouette et radical, moderne et prudent, le centre se définit surtout par ce qu'il a refusé au cours des deux derniers siècles : la révolution, le bonapartisme, le communisme, le gaullisme. Sur la base de ses méfiances, il n'a jamais produit d'autre théorie politique que celle d'un bon sens rentable et efficace, il n'a jamais eu d'autre éthique que celle de l'éternel retour aux racines : les garder, les entretenir, les améliorer, et de cette philosophie politique le cheval est l'incarnation parfaite.


lundi 4 août 2008

BHL rend hommage à Soljenitsyne


Vu ce soir au 19/20 de France 3 : Bernard Henri-Lévy interviewé depuis son lieu de vacances pour commenter la disparition de l'écrivain russe Alexander Soljenitsyne (1918-2008). Digne du "bloc notes" hebdomadaire tenu en dernière page du Point : un fatras de banalités et d'inexactitudes enveloppé dans un verbiage antitotalitaire.


BHL fait de l'écrivain disparu, lauréat du prix Nobel 1970, un "Dante du XXe siècle". Rien que ça. Et interrogé par la journaliste sur les propos tenus en Russie dans la dernière décennie, notre philosophe national préféré invoque une "part d'ombre" intrinsèque à chaque grand écrivain.

En effet, depuis son retour dans la Fédération de Russie en 1994, Soljenitsyne a tenu un certain nombre de discours aux orientations clairement "nationalistes", témoignant, après la dénonciation des dérives de l'Etat sous l'ère Eltsine, d'une véritable convergence idéologique avec le "système Poutine".


Soljenitsyne s'est prononcé par exemple en faveur du rattachement du nord du Kazakhstan à la Russie. Cette plaine fertile, convoitée de tous temps, est peuplée de colons russes, mais se trouve aujourd'hui en dehors des frontières de la Fédération. Ce type de discours ne peut que convenir à l'(ancienne) administration Poutine, tentée par la restauration d'une forte "verticale du pouvoir" et le remplacement du glacis de républiques soviétiques par une enveloppe de pays de l'"étranger proche" soumis à l'influence russe, désormais plus économique que politique (voir le livre d'Anne de TINGUY, Moscou et le monde, 2008).


En résumé : que retenir du parcours de Soljenitsyne ? Courageux dissident, écrivain talentueux (les deux étant liés, il a puisé son inspiration dans les souffrances vécues au goulag), sentinelle de l'anticommunisme. C'est aussi un homme pieux, attaché à la religion orthodoxe, (peut-être monarchiste), et résolument patriote (plutôt que "nationaliste"). Il a cherché à faire vivre "l'âme russe" malgré les turpitudes du XXe s.


Ce que n'a pas dit BHL, c'est que l'anticommunisme ne conduit pas forcément à la démocratie. Un personnage peut avoir été brillant défenseur d'une cause, et ne pas s'engager dans les combats que les bien-pensants lui attribuent d'office. On peut donc être à la fois antitotalitaire et Poutino-patriote. La preuve en a été administrée par le cas Soljenitsyne. Tâchons de savoir admettre la relativité des cadres interprétatifs préétablis, et ne pas les employer pour dénoncer des réalités aujourd'hui plus complexes qu'une lutte entre totalitarisme et démocratie.


Bref, passer sous silence l'adhésion de grand écrivain à l'idéologie "Russie unie" est aussi grave que de dénoncer par conformisme le déficit démocratique du système Poutine...

lundi 4 février 2008

"La politique de civilisation" sarkozyste : Wauquiez au front !

Je voudrais faire le point sur l'utilisation de ce concept philosophique, emprunté à Edgar MORIN par Nicolas Sarkozy le 31 décembre 2007 dans ses voeux aux Français. Laurent Wauquiez, porte-parole du gouvernement, pour justifier cet emploi, a publié le 1er février 2008 une tribune dans Le Monde, intitulée "Pas de politique sans civilisation", et que je vous invite à lire ci-dessous :

"L'exception de la France est d'avoir toujours considéré que la charge du politique n'est pas seulement de gérer les affaires courantes mais d'être porteur d'une vision qui fasse sens. L'idée d'une "politique de civilisation", développée par le président de la République, est profondément enracinée dans cette tradition, tant elle renvoie à la construction de notre identité nationale.

Comment pourrait-on considérer que le concept de politique de civilisation est vide de sens dans un pays qui a justement fondé le moment-clé de son histoire - la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen - sur une aspiration universelle à la civilisation ? Dans les périodes paroxystiques de notre histoire, c'est souvent en réinventant les fondements de la civilisation que la France a trouvé l'énergie de rebondir. Le règne de Clovis, par exemple, qui a marqué le début de la construction d'une nation française, est un sursaut après la chute de l'Empire romain d'Occident et la destitution du dernier empereur en 476. Le baptême du roi des Francs, sa décision de placer son peuple, alors païen, sous la protection de Dieu et de l'Eglise, est un profond bouleversement de civilisation qui répond à la perte de repères du Ve siècle. La guerre de Cent Ans et la profonde crise démographique, économique et sociale qui la sous-tend ont également amené en France un renouveau fondamental : elle a marqué la fin de la société féodale, fondée sur la chevalerie et ses valeurs, et le passage progressif à une nouvelle monarchie centralisée.

Plus proche de nous, trois exemples me semblent emblématiques de ces moments où le politique a besoin de repenser la civilisation pour permettre à la France de se perpétuer. Le premier est incarné par la figure de Napoléon Bonaparte. Après les troubles sanglants de la Terreur et les hésitations du Directoire, la France a perdu ses repères. Elle a besoin de reconstruire ses règles, de se réinventer. Ce fut le travail le plus durable de Bonaparte puis de Napoléon. Le code civil, le Concordat, la création des lycées ou encore des préfectures forment le socle d'une politique de civilisation destinée à réconcilier les acquis de la Révolution, les bases de l'Etat moderne et les repères identitaires de la France monarchique.

La deuxième grande crise de l'ère moderne date de 1870. Avec la défaite de Napoléon III à Sedan contre l'Allemagne, la France subit un choc immense. La crise de confiance qui s'ensuit est profonde. De nombreux penseurs, à commencer par Taine et Renan, réfléchissent alors aux causes de la défaite. Ils en tirent la conclusion qu'il faut profondément réformer la France. La politique de Jules Ferry en matière d'éducation, la création de l'Ecole libre des sciences politiques par Emile Boutmy sont des conséquences directes de cette pensée de la "pénitence", comme le dit Renan. Le rebond est d'abord civilisationnel.

Un dernier exemple : 1945. Après l'étrange défaite et plus encore la découverte des atrocités du régime nazi et de Vichy, les résistants sont très vite convaincus que la victoire doit s'accompagner d'une refondation intellectuelle. L'école des cadres d'Uriage, fondée par Vichy mais passée à la Résistance en 1942, en sera le creuset : là sont préparés le préambule à la Constitution de 1946 (qui pose les bases de notre modèle de République sociale), le droit de vote enfin accordé aux femmes, le début de la construction européenne, directement issu du rejet de la barbarie des années de guerre. Autant de prémices d'un nouveau monde, dans lequel nous vivons encore aujourd'hui. A chacune de ces périodes, le salut de la France et le maintien de son existence sont venus d'un sursaut civilisationnel.

Or c'est précisément dans un de ces moments où l'histoire peut basculer que nous nous trouvons. Nous vivons actuellement dans un climat marqué par ce que Jean Baudrillard appelle "la violence du mondial". Le terrorisme, la mondialisation et le capitalisme financier sans règles, les révolutions technologiques, les menaces sur l'environnement sont autant d'aspects de cette très grande violence. Ces changements bouleversent en profondeur notre pays. Ils sont les éléments d'une nouvelle crise, qui appelle une réinvention de notre modèle social. Autrement dit, une politique de civilisation. Celle-ci doit être mise en oeuvre dans tous les domaines. Le premier d'entre eux est sans aucun doute l'environnement. Le réchauffement climatique, l'épuisement des ressources naturelles, l'appauvrissement de la biodiversité exigent un changement dans la gestion du temps par le politique : son horizon se limitait jusque-là, au mieux, au moyen terme. Désormais, il s'étend nécessairement aux générations futures.

L'économie ne saurait davantage échapper à la quête de sens. On l'oublie trop souvent, les fondateurs de la pensée économique moderne, Adam Smith et David Ricardo, avaient d'emblée placé cette dernière sous le signe de la philosophie morale pour le premier et de l'économie politique pour le second. Depuis les années 1980, l'ouverture et la financiarisation de nos économies ont bouleversé la donne : l'Etat national a cessé d'être un "point focal de gouvernance" et nos économies sont en quête de nouvelles régulations. Mais celles-ci tardent à émerger, au risque de provoquer la "grande désillusion" annoncée par le Prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz.

La question de l'économie est également liée à celle des nouvelles technologies. La révolution que nous vivons aujourd'hui en matière de communications représente un bouleversement aussi grand que l'invention de l'imprimerie par Gutenberg. Le développement de l'Internet et du Web participatif, des objets "intelligents", nous impose de mettre en place une nouvelle vision du monde.

Ainsi, il y a toujours eu deux approches possibles du politique. La première est une approche gestionnaire et étriquée. Elle consiste à faire avec ce que l'on a, au jour le jour. La seconde, au contraire, invite à prendre de la hauteur, à revoir les fondamentaux sur des bases qui soient plus qualitatives que quantitatives. La politique de civilisation définie par le président de la République répond à cette exigence de dépassement du politique."

Les journaux ont relayé et critiqué cette tribune. Selon le JDD, "Dans une tribune publiée vendredi dans Le Monde, Laurent Wauquiez explique la politique de civilisation chère à Nicolas Sarkozy est une invitation "à prendre de la hauteur, à revoir les fondamentaux sur des bases qui soient plus qualitatives que quantitatives". "Dans les périodes paroxystiques de notre histoire, c'est souvent en réinventant les fondements de la civilisation que la France a trouvé l'énergie de rebondir", ajoute le porte-parole du gouvernement, pointant du doigt les menaces que représentent "le terrorisme, la mondialisation et le capitalisme financier sans règles".

Sur le site de "Marianne", Régis Soubrouillard attaque le texte de Wauquiez de la façon suivante :

"La « politique de civilisation » par Laurent Wauquiez : c'est loin mais c'est beau…

Le porte-parole du gouvernement a tenté de définir dans le Monde, le concept de politique de civilisation. Périlleux, un peu confus, mais divertissant.

Laurent Wauquiez fait partie de la jeune garde sarkozyste. Dans la catégorie des surdoués : Sciences-Po, ENA, Normale-Sup. En général, dans les portraits taillés sur mesure que les médias font du porte-parole du gouvernement, l'intéressé doit démentir par avance être une sorte de «Juppé bis» : tête au carré, droit dans ses bottes, suffisant, chiant.
Tête bien faîte et bien pleine, trop parfait pour être complètement honnête, Wauquiez ajuste son image, se fait violence, s'invente des errements. Wauquiez, c'est le «parler jeune» qui sonne faux chez Fogiel, le vélo pour aller au ministère parce que les voitures «c'est mal», la politique expliquée aux enfants, façon «c'est simple comme un coup de fil», le tutoiement faussement spontané des people sur les plateaux télés : «On s'appelle Marco, y'a Nico et Carla qui viennent bouffer chez moi». A trop vouloir faire jeune et décontracté, le spectacle en devient pathétique. Les conseillers en com' devraient avant tout enseigner le sens de la mesure.

La politique de civilisation, c'est par où ?
Ce week-end, dans une tribune au Monde, le porte-parole du gouvernement, a tenté l'impossible : mettre en mots «la politique de civilisation». Gri-gri du moment. Un autre suivra. Tout passe, tout lasse. Rabâché tel un leitmotiv, le contenu du concept de « Politique de civilisation » version Sarkozy n'a, pour le moment, jamais été énoncé. Et, combler le vide des idées par la mécanique de répétition ne peut avoir qu'une efficacité de court terme. Chaque jour en apporte une nouvelle preuve. Sarkozy «le moderne» est en fait homme d'une autre époque, certains disent « trop en avance sur son temps». Plutôt «homme des années 80», de ceux qui croient que les slogans publicitaires font un programme politique, que les mots n'ont pas de sens –il le dit, puis se dédit -, que la communication arrivera toujours à corriger les errements politiques, que la symbolique politique et la profondeur historique s'effacent devant le rouleau compresseur du marketing.

Baudrillard convoqué
Après un utile rappel historique des moments clés de l'histoire de France, Laurent Wauquiez, dans sa tribune, en appelle à Jean Baudrillard pour nous dire que nous vivons actuellement dans un «climat marqué par la violence du mondial».
Stupeur, tremblements. Jean Baudrillard au secours de la mise en mot laborieuse des concepts incertains que l'exécutif sarkozyste entend user jusqu'à la corde. Le texte en question, paru en 2002 dans le Monde Diplomatique était une analyse de la violence que portait en elle la mondialisation : la guerre, le terrorisme, les menaces sur l'environnement autant «d'anomalies irrationnelles» que le regretté Baudrillard se refusait d'ailleurs à qualifier de formes de résistances négatives à la mondialisation, mais plutôt un «révisionnisme déchirant quant aux acquis de la modernité».
Laurent Wauquiez, semble-t-il n'a pas achevé ses saines lectures. Le propos de Jean Baudrillard visait à démontrer que les résistances à la mondialisation, « puissance homogénéisante et dissolvante », se nichent dans les principes de « singularités », « particularités », « spécificités ». Autant de mots bannis sous l'ère Sarko. Le rapport Attali en est encore une preuve flagrante. Tout n'est que « rattrapage », « alignement », « réajustement », « inspiration de modèles existants», « normalisation ».
La conclusion du texte du porte-parole du gouvernement relève du lyrisme, un moment de pur bonheur, une illusion, un ailleurs : «Ainsi, il y a toujours eu deux approches possibles du politique» essaye Laurent Wauquiez, «la première est une approche gestionnaire et étriquée. Elle consiste à faire avec ce que l'on a, au jour le jour». Sous entendu : pas de ça chez nous, jamais…Retour au principe de réalité : « les caisses sont vides !», Nicolas Sarkozy, le 8 janvier 2007. Comme aveu d'impuissance, difficile de faire mieux.

Le mirage du dépassement du politique
Nullement ébranlé par l'aspect burlesque de son propos, Wauquiez ne désarme toujours pas «la seconde, au contraire, invite à prendre de la hauteur, à revoir les fondamentaux sur des bases qui soient plus qualitatives que quantitatives » poursuit-il, «La politique de civilisation définie par le président de la République répond à cette exigence de dépassement du politique».
Le dépassement du politique envisagé comme une réponse qualitative aux dégâts inhérents au processus de la mondialisation : chimère théorisée en son temps par…Jean-Marie Messier lui-même, qui en faisait le pendant de la « gouvernance », comme principe d'autorégulation des rapports de concurrence sur le marché, mais aussi substitut efficace et suffisant du gouvernement politique.
Le propos devient labyrinthique tant il est contradictoire. Plutôt qu'à Messier, Laurent Wauquiez aurait mieux fait de s'en référer au philosophe Marcel Gauchet, lecture bien plus instructive, qui dans La condition politique développait que le politique continue d'être ce qu'il a toujours été : « ce qui tient les sociétés ensemble ». « Le mirage de l'extinction politique au nom de l'autonomie, l'illusion libérale que la société se suffit à elle-même.(…) C'est ce qui explique la «crise de conscience» des démocraties libérales : l'illusion de pouvoir faire l'économie du politique enlève aux hommes la possibilité de se concevoir comme participant à l'histoire née avant eux et destinée à se poursuivre au-delà d'eux » écrivait-il.

Barbelivien au secours des déficits publics
Alors, Sarkozy dans le rôle de celui qui prend de la hauteur, revoit les fondamentaux, dépasse le politique, va chercher la croissance avec les dents, décroche la lune, met du beurre dans les épinards, dessine des moutons au Petit Prince et que sais-je encore…Il fallait oser quand tout tend déjà à prouver que le président ne sera jamais qu'un éternel candidat en campagne, un guerrier méritant, motivé par la conquête du pouvoir, indifférent à son exercice, si ce n'est une fascination quasi-infantile à l'apparat afférant.
Point besoin de faire la litanie des bases présumées qualitatives sur lesquelles s'appuie l'exercice du pouvoir sarkozyste. Une seule suffira. L'anecdote est rapportée par l'Express cette semaine: «Le 19 décembre, le Premier ministre téléphone au président pour lui faire part de ses inquiétudes sur les déficits publics. «Viens dîner», lui répond le chef de l'Etat. Le soir, le chef du gouvernement emporte les dossiers nécessaires et se présente à l'Elysée. «Le dîner a lieu au Bristol», lui fait-on savoir. Il s'y rend et retrouve Sarkozy, entouré de... Carla Bruni, Rachida Dati, Julio Iglesias et Didier Barbelivien, ainsi que de l'ancien chef du gouvernement espagnol José Maria Aznar». Carla Bruni, Julio Iglesias et Didier Barbelivien au Bristol pour évoquer les déficits publics. A l'évidence en termes de « dépassement du politique », Sarko a déjà quelques longueurs d'avance. Peut-être, est-il même à des années-lumière…"

L'éditorialiste de "Marianne" est un peu moins cultivé et brillant que Wauquiez (j'ai dû corriger quelques fautes de frappe qui ne relevaient en rien de la coquille, puisque Baudrillard était mal orthographié), mais a bien identifié les artifices de sa rhétorique, pour lesquels il n'est pas responsable, puisque tributaire des incohérences idéologiques développées au plus sommet de l'Etat. Laurent Wauquiez nous dresse grosso modo un catalogue d'"exempla" historiques de redressements de la Nation française : de Clovis à Napoléon... Ces personnages ont, selon lui, le point commun d'avoir enrayé un déclin inéluctable au moyen d'une action énergique. Toute ressemblance avec l'ambition d'un personnage contemporain serait purement fortuite...

Le concept de "civilisation" convoqué par Wauquiez justifiant le pillage intellectuel de Sarkozy est donc porteur d'un jugement de valeur, puisqu'on parle de civilisations "sur le déclin" qui ont besoin d'une cure de "politiques de civilisation" (en gros, régler les problèmes socio-politiques par un baptême en rupture avec tout repère dominant (celui de Clovis... c'est vrai qu'avant, les Romains n'avaient aucun monarque chrétien...) le code civil, l'école de Jules Ferry). Puis vient un curieux couplet sur l'économie mondialisée et financiarisée, véritable menace-fantôme découverte dans les années 80 (en réalité, les années 70). Remède contre cette menace ? Le texte n'en propose aucun, à part l'évocation furtive de la Constitution de 1946, "base de notre modèle de République sociale". Curieux, Sarkozy avait prétendu que voter Bayrou, c'était revenir à la IVe République... Il n'y aurait donc pas tout à jeter de la IVe République ???

Autre curiosité : le recours à Baudrillard et sa "violence du mondial"... Baudrillard est précisément le penseur qui a montré que rien ne soutient mieux la croissance qu'une bonne petite guerre et son lot de destructions (l'Irak ?). Sarkozy qui nous a promis de chercher "la croissance avec les dents" a-t-il l'intention de la relancer en déchiquetant de ses canines les fermetures de la valise présidentielle des codes nucléaires ?

Bref, on l'aura compris : toutes ces références censées présenter l'action de Sarkozy dans une continuité historique de rebonds français après un déclin civilisationnel ne tiennent pas la route. Sarkozy reste le meilleur "patchworker" d'idées de tous les temps : il prend ici ou là des bouts de pensée, qu'il assemble pour faire joli (Jaurès, Môcquet et maintenant Edgar Morin), un peu comme on choisit ses légumes et sa viande au "Thai Wok". Ce n'est que de l'alimentaire... Ca ne nourrit pas le débat.

Alors où est cette "politique de civilisation" en rupture avec tous les repères contextuels ? Au baptême de Clovis, saint Rémi déclare au majestueux impétrant au christianisme : "Courbe la tête, fier Sicambre ; adore ce que tu as brûlé, et brûle ce que tu as adoré !". Wauquiez a raison sur deux points : les véritables politiques de civilisation sont celles de la rupture avec tous les systèmes anciens, et la nécessité de politiques qui doivent "prendre de la hauteur" (c'est presque méchant pour son patron !). Sarkozy l'avait promis... Il est donc cohérent dans ses promesses... qui n'engagent que ceux qui y croient. Le dire oui, le faire non. Le réel aggiornamento idéologique conduisant à un nouveau contrat social opératoire en ces temps de mondialisation attendra !

mercredi 9 janvier 2008

Un peu de Majesté, Monsieur le Président, S'il Vous plaît...


Je reprends la parole pour réagir au rituel auquel les Français ont assisté hier : la conférence de presse du Président de la République française, à laquelle étaient conviés plus de 600 journalistes français et étrangers, au Palais de l'Elysée.

Rien de tel qu'une grande occasion comme celle-ci pour renvoyer au monde l'image d'une présidence inventive tout en restant garante des principes républicains. Râté... Monsieur Sarkozy a préféré, par quelques esquives et bons mots, amuser une Cour en rabrouant des journalistes (M. Joffrin, de Libération) qui émettaient audacieusement quelques doutes sur les dérives du pouvoir présidentiel. Sans solidarité aucune des journalistes entre-eux... Certains Allemands accrédités à cette grand-messe se sont étonnés de ne pas voir se lever d'autres journalistes posant une même question lorsque le Président s'entêtait à ne pas répondre à la précédente...

Mitterrand, dans les années 70, avait réclamé une simplification du protocole élyséen. Une fois Président, le socialiste, au contraire, a choisi de renforcer tout ce qui sacralise la fonction présidentielle. En raréfiant la parole présidentielle, en choisissant la politique extérieure comme terrain d'action privilégié, François Mitterrand s'est construit une réelle stature d'un chef d'Etat. Lorsqu'il passait ses vacances de fin d'année à Assouan ou au Sinaï, les Français n'étaient pas surpris par le choix de ces destinations chargées d'histoire et de spiritualité. Ils savaient que le président était cultivé et réellement soucieux de civilisation. Sarkozy ressemble, lui, à un enfant gâté dans une confiserie, et qui veut s'approprier sans cohérence tout ce qui est beau et bien coloré... C'est ainsi qu'il revisite l'Histoire de la France et du monde, par le biais de cérémonies émotives dont les colonnes vertébrales sont curieusement choisies : Guy Môcquet par exemple.

Je préfère l'attitude dédaigneusement bienveillante envers le peuple de Mitterrand à l'effronterie de M. Sarkozy. Le Président est le représentant suprême de la Nation ; s'il ne construit autour de sa fonction aucune aura majestueuse, il insulte le Peuple.

C'est un mauvais monarque : il gouverne seul, et effrontément, sans mystère, sans majesté. Les inconvénients d'une monarchie sans ses avantages en quelque sorte (stabilité, honneur, paternalisme bienveillant d'un souverain politiquement neutre)... D'après l'anacyclose polybienne, ça s'appelle une tyrannie. Et ça légitime le tyrannicide...

Le pire, c'est que s'il est obligé de vendre ainsi sa vie privée, c'est bien le signe d'une réalité du pouvoir qui lui échappe. Cet aveu montre à qui en doutait encore que la présidence Sarkozy n'est qu'une coquille vide... mais personne ne peut s'en rendre compte sur papier glacé.

mardi 25 décembre 2007

La blague politique de Noël...


J'ai passé les fêtes de Noël avec des étudiants japonais, au demeurant très sympathiques, qui ont été étonnés de la coïncidence phonétique du patronyme de notre président avec une expression bien de chez eux.

Il paraît que Sarkozy signifie, prononcé en japonais, à l'expression suivante : "La voie du petit Singe".


En détail :

[sar] = singe

[ko] = petit

[zi] = la voie, le chemin, la route


Ca ne s'invente pas ! Tout comme ce que Sarkozy veut dire en hongrois (lu dans Courrier international il y a quelques mois)...

mercredi 17 octobre 2007

Au secours ! Max Gallo s'attaque à Louis XIV...


Max Gallo, désormais immortel, vient de publier chez XO un Louis XIV… C’est son 94e livre (un second volet est attendu en novembre)… L'oeuvre de M. Gallo est formidablement titanesque : contrairement aux historiens poussiéreux, il arrive à vendre des livres qui parlent des grandes figures historiques. Rien que pour ça son travail mérite d'être signalé, MAIS...

Le premier volume couvre la période 1638 à 1682, c’est-à-dire de la naissance du Roi-Soleil jusqu’à l’apogée de son règne, en 1682, avec l’installation de la Cour à Versailles. Comme d’habitude, Max Gallo nous gratifie d’un récit de conteur, de journaliste-psychologue... mais non d’historien.

En décrivant un être de chair et de sang, il cherche à faire descendre de son piédestal le souverain du Grand Siècle… Bon prétexte pour raconter les anecdotes les plus cocasses : la conception-accident de l’enfant alors que Louis XIII a l’habitude de préférer le « vice italien » au lit conjugal (Alexandre Dumas en a profité pour dire que Louis XIV et son jumeau, l’Homme au masque de Fer, sont en réalité le résultat des amours adultérins d’Anne d’Autriche et du duc de Buckingham… Tout le monde a lu Les Trois mousquetaires !). Donc, naissance d’un Dauphin qu’on n'attendait plus (d’où le surnom de Louis XIV : « Dieudonné »), voracité du jeune Louis qui déchiquette le sein de 7 nourrices en 6 mois (ce qui fait dire à des ambassadeurs vénitiens qu’il va falloir se méfier de ce futur roi !), les favorites et autres galanteries royales dont la liste fait passer le Roi-Soleil pour un prédateur sexuel, et cruel avec ça (il passe par les appartements de son ancienne maîtresse, devenue boiteuse et laide, Mme de La Vallière, pour se rendre dans ceux de sa nouvelle favorite, Mme de Montespan)… Bref, tout y passe !

L’auteur (homme de gauche, porte-parole du gouvernement Maurois, mais récemment converti aux valeurs de la rupture sarkozyenne) manifeste dans son récit une fascination implicite vis-à-vis du personnage, mais on dirait que ça l’indispose d’être fasciné (faudrait pas qu'il apparaissent comme monarchiste quand même, voire courtisan !)… d’où l’occurrence de nombreuses critiques pour avoir bonne conscience : trop d’autoritarisme, trop dépensier, voire même, au détour de certains chapitres, trop esclavagiste, trop intolérant (révocation de l’Edit de Nantes)… Bref, Gallo se prend pour Voltaire !

C’est oublier que l’historien ne juge pas : son rôle n’est « que » d’expliquer… A ce titre, Max Gallo commet la pire erreur qui soit pour celui qui se risque à une telle gageure éditoriale (pas facile Louis XIV, de nombreux historiens s’y sont cassé les dents) : l’anachronisme, contre lequel nous a mis en garde l’historien moderniste Lucien FEBVRE. L’anachronisme, ce n’est pas comme on le pense trop souvent se tromper dans la chronologie des événements ; c’est en fait juger l’histoire à l’aune du politiquement-correct contemporain au lieu d’expliquer ce qui s’est passé dans le contexte mental et institutionnel d'une époque donnée.

C’est ainsi que Max Gallo commet de graves erreurs historiques. En premier lieu, il pense que Louis XIV mesurait 1m85, ce qui est faut : il ne mesurait qu’1m66 (comme Sarko, alors que Louis XVI mesurait 1m95, comme Charlemagne)… Seconde erreur, beaucoup plus grave, il analyse la société de cour comme le lieu de la résurgence de mœurs paysannes et rurales dans un cadre doré : on arrache les lattes du parquet de la galerie des Glaces lorsque naît le Grand Dauphin (bizarre, il naît en 1661, alors que ladite galerie n’est pas encore construite !) pour allumer des feux de joie, le roi défèque en public, ou au moins entouré de 40 courtisans… Grave erreur : pléthore d’historiens (CORNETTE, LE ROY LADURIE) et de sociologues (ELIAS) ont travaillé sur la société de Cour, et ont expliqué que le monde des courtisans est codifié de privilèges et de préséances : entourer le roi au moment où il est sur sa chaise percée est un privilège, et nombreux sont ceux qui paieraient pour avoir celui de l’accès à l’intimité de la personne royale. Parler ainsi de « mœurs paysannes » est un peu hâtif, même si l’auteur souligne que « l’Etat sent de moins de moins l’écurie et de plus en plus l’écritoire ».

Autre erreur, et de taille : la fameuse phrase : « L’Etat c’est moi ! » : attestée ou apocryphe ? Alors que des historiens aussi érudits que François BLUCHE ont réussi à démontrer qu’il s’agit en réalité d’une phrase jamais prononcée par le Roi-Soleil, Max GALLO prétend que s’il ne l’a pas prononcée, elle résume pourtant parfaitement la conception que Louis XIV se faisait de son pouvoir. Il avance pour cela la fameuse parole du roi sur son lit d’agonie : « Je m’en vais, mais l’Etat demeurera toujours », ou « Messieurs, je m’en vais, mais je vous laisse l’Etat ». Au lieu d’y voir un discours sur le pouvoir royal et sa transmission, Max GALLO y voit un aveu d’autoritarisme. Louis XIV, qui réfléchit sur la condition royale au moment où rédige son "Mémoire pour l’instruction du Dauphin", son fils, nous a légué par le biais d'un écrit de sa main sa propre conception du pouvoir : elle est, certes, monarchique et centralisée en sa personne : Louis XIV se sent au-dessus des autres (de ses sujets, certes, mais aussi au-dessus des autres monarques) mais il parle également de la solitude du pouvoir et de la responsabilité morale du roi qui doit faire le bonheur de ses sujets.

Ainsi, Gallo se défend d’être monarchiste même s’il cache mal sa fascination pour le personnage (idem pour Sarko ?). Il écrit que les présidents de la République française sont, dans une certaine mesure, les héritiers des rois de France, et qu'on peut parler sans trop s'avancer de "monarchie républicaine". Mitterrand l’avait déjà avoué (avant d’être élu en 1981, il avait plaidé pour la simplification du protocole, mais une fois président, il n’a fait que le renforcer pour sacraliser sa fonction). Ainsi, tout est de la faute des rois, que les présidents ne peuvent qu’imiter… Le déficit chronique de l’Etat : c’est la faute à Louis XIV ! Au lieu de nous balancer des banalités de ce genre, et fausses par ailleurs (Versailles représente une dépense somptuaire, mais n’a jamais dépassé 2 à 3 % du budget annuel de l’Etat royal), GALLO aurait mieux fait de relever ce qui dans les débats politiques actuels remonte à la conception du pouvoir sous Louis XIV. Exemple : entre libéralisme et étatisme, quels compromis avait choisi Louis XIV pour relancer la croissance ? Qu’est-ce que le colbertisme ? Est-il toujours d’actualité ?

Bref, analyse politique de degré zéro. N’est pas auteur d’une biographie historique à résonance politique qui veut. Les seuls à avoir réussi l’exercice jusqu’à présent : Voltaire ("Le Siècle de Louis XIV" en 1751), Edgar FAURE (« La disgrâce de Turgot », 1961)… et François Bayrou avec son « Henri IV, le roi libre » !